temoignage anorexie emotions

L’anorexie et le poids des émotions

TRIGGER WARMING : Le témoignage peut être destabilisant – témoignage anonyme

Bonjour, 

Je voulais vous soumettre un petit témoignage sur la sortie de mon déni pendant le premier confinement.

C’est très difficile de quitter l’anorexie, mais maintenant que je vais mieux je veux rompre avec cette sale période… Ce témoignage est une façon de vous le dire.

J’ai trente ans, et j’ai fait une rechute dans l’anorexie pendant le premier confinement. Pendant le confinement, dis-je… en fait non, cela avait commencé bien avant, mais le confinement a bien failli avoir ma peau. J’ai perdu vingt-cinq kilos en six mois. Je trouve que je m’en sors bien, huit mois après avoir recommencé à m’alimenter : j’ai trouvé mes moyens pour me sauver, j’ai retrouvé un poids correct, et la plupart du temps, je me supporte à peu près.

Heureusement, il y a eu des copains qui m’ont rattrapée par la peau des fesses juste avant ce confinement ; qui m’ont forcée à me peser pour mesurer l’ampleur du problème ; qui, après m’avoir menacée d’hospitalisation si je perdais encore un kilo, m’ont convaincue de consulter une psychologue. Elle m’a offert d’avoir sur la situation un point de vue qui n’était pas celui de la maladie, ni celui de mes copains, au sujet desquels j’avais bâti de toutes pièces l’idée folle qu’ils allaient profiter du confinement pour me faire grossir.

Je m’en sors bien pour quelqu’un qui s’acheminait résolument vers la mort. Seulement, j’ai complètement fichu en l’air ma vie pendant cette période. Mes relations sociales ont été réduites à néant par la fureur et la colère de cette saloperie. J’ai trop consenti à la protéger, parce que je savais que m’en débarrasser définitivement, cela signifiait regarder au fond de moi-même, comprendre quelle faille me fait régulièrement développer une relation conflictuelle à la nourriture. Je n’étais pas prête et je ne le suis toujours pas à regarder au fond de moi. Remuer le passé. Quand je vais bien et que je m’alimente correctement, j’essaie tant bien que mal de me racheter pour toutes ces périodes où je vais mal et où je fais des dégâts autour de moi ; c’est un cercle vicieux, mais le casser demande une énergie colossale, et un entourage en lequel vous avez confiance. Seulement, je n’ai confiance en personne.

Le plus terrifiant et le plus douloureux, durant cette rechute, cela n’a pas été l’affaiblissement physique, que je ne voyais pas. Même le rapport à l’alimentation en public a été supportable ; pourtant nous prenions tous nos repas en commun et j’avais trois fois par jour ce sentiment d’humiliation intense qui vous fait vous dire : « c’est comme si je déféquais en public ». Les insomnies, même, je les ai supportées, alors que pendant trois mois je n’ai presque pas dormi, et que cela faisait déjà plusieurs mois que j’avais développé une hyperactivité telle que je croyais pouvoir me contenter que de rares heures de sommeil entre des courses folles en tous sens.

être seul

Non, définitivement, là où cette rechute, comme les précédentes, a fait le plus de mal, c’est dans mon rapport aux autres. Durant toute la période où je perdais du poids, avant le confinement, j’étais très entourée ; il ne se passait pas un jour sans que je voie quelqu’un d’assez proche pour me rappeler que j’étais en train d’éviter un repas, ou que j’avais perdu du poids, ou que je courais en tous sens. J’étais sourde à leurs remarques. J’ai vécu cette bienveillance de mon entourage comme une agression terrible, et, sans le vouloir, j’ai petit à petit coupé toutes les occasions de m’atteindre. Je faisais mécaniquement ce que je considérais que j’avais à faire, et j’évitais toute discussion trop personnelle ; on m’a dit plus tard que j’avais même développé des techniques pour faire parler les autres et n’avoir pas à parler.

Je me suis confinée et ils m’ont mise face à mes folies ; mais j’étais déjà si profondément amoureuse de mes symptômes que tout ce qu’ils me disaient me plongeait dans une colère folle. Ils n’ont jamais cédé. Ils m’ont sauvée. De mon côté, j’ai cultivé tant de haine contre tout ce qui pouvait me raccrocher à la vie, durant cette période, que je les ai haïs pendant assez longtemps pour les décevoir. Aujourd’hui, le lien qui m’unissait à eux me semble complètement fichu par ma faute.

Tout ce que je pouvais dire ou faire pendant cette période choquait énormément les autres. Ce n’était pas de la forfanterie, parce que j’avais plutôt envie de disparaître ; il suffisait pourtant que j’ouvre la bouche pour lancer ce qui apparaissait aux autres comme une bombe. J’ai osé dire que je me moquais d’avoir perdu mes règles depuis six mois ; C’est effarée, et je ne comprends pas son inquiétude. Quand ils m’ont fait parler de la vie que je menais avant le confinement et qui me manquait tant, quand j’ai dit à une copine que je courais 17km trois fois par semaine du haut de mes 43kg, elle a cru que je faisais de la provocation. Du tac au tac, quand l’un d’eux m’avait demandé ce qui me manquait le plus de ma vie en dehors du confinement, j’avais répondu : « la solitude » ; je me rappelle sa surprise, qui m’avait désarmée. Tout ce que je disais les inquiétait et les heurtait, et moi, je ne voyais pas le problème. Je les détestais de me juger en danger ; je leur en voulais de ne pas avoir l’insouciance que j’avais à l’égard de ma santé.

Aujourd’hui je suis très en colère contre le monde entier. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Est-ce parce qu’ils m’ont arrêtée dans une course à la mort ? Est-ce parce qu’ils n’ont rien compris, qu’ils n’ont pas voulu voir que le problème n’était pas mon alimentation, ou mon hyperactivité, ou parce qu’ils ont cru que c’était un suicide alors que je n’aspirais au contraire qu’à vivre intensément ? Est-ce parce qu’ils m’ont jugée comme une personne fragile alors que je me suis toujours drapée dans la figure d’une femme forte et indépendante pour survivre aux difficultés de l’existence ? Est-ce parce qu’ils m’ont convaincue de rester, de vivre ces moments où je n’étais plus maîtresse de moi-même avec eux, et que j’en ai honte ?

Souvent quand je conduis ou que je cours, et que mes émotions sont plus gérables, que je les accueille sans jugement, je pleure en pensant : « il ne fallait pas ouvrir la boîte ». C’est la boîte qui contient les émotions qui sont éteintes par la sous-alimentation. Quand cette boîte est ouverte, j’ai mal de vivre et je me déteste, alors que quand j’arrête de manger, je peux faire comme si ces émotions n’étaient plus là.

Alors aujourd’hui je vais mieux, rien ne laisse soupçonner quand on me voit que j’ai vécu ce calvaire pendant plus d’un an ; mais j’ai mal, et les six mois d’amaigrissement et d’hyperactivité me manquent. Ce qui me manque, ce n’est ni la maigreur, ni le jeu social pour esquiver la nourriture, mais ce qui, dans la sous alimentation, me permet d’éteindre toutes ces émotions qui me rappellent à quel point je ne sais pas vivre.

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